Le commerce illégal des grands félins constitue une menace majeure pour la conservation de ces espèces emblématiques. En particulier, les tigres et les léopards sont prisés pour leurs os et leur peau. On les utilise notamment dans la médecine traditionnelle et les objets décoratifs. La République de Corée se plaçait autrefois comme un acteur central dans ce commerce. Mais elle a mis en place des mesures drastiques au début des années 1990 pour enrayer cette pratique.

Les chercheurs de l’Institute of Zoology de la Zoological Society of London, de l’Université de Londres, et du Tiger and Leopard Conservation Fund en Corée, ont publié une étude détaillée dans la revue PLOS ONE, examinant l’impact de ces interventions sur le commerce des grands félins en Corée du Sud depuis l’introduction de l’interdiction en 1994. Cette analyse met en lumière les progrès réalisés et les défis persistants dans la lutte contre le commerce illégal de ces espèces menacées.


Quelle situation en Corée du Sud pour les grands félins et comment évaluer leur trafic ?

Dans les années 1990, la Corée du Sud était l’un des plus grands importateurs mondiaux d’os de tigre. Ils entraient dans les préparations de produits en médecine traditionnelle asiatique (MTA). L’importation de ces produits était non seulement légale, mais également encouragée par une forte demande interne. Cependant, l’adhésion à la CITES et la mise en œuvre d’une interdiction de commerce ont radicalement changé cette dynamique. L’étude de ce cas permet de comprendre l’impact des interventions politiques sur le commerce illégal des espèces menacées. Elle fournit des leçons précieuses pour d’autres pays confrontés à des défis similaires.

Rappelons que la CITES est une convention internationale visant à réglementer le commerce des espèces menacées pour assurer leur conservation. Elle impose des restrictions strictes sur le commerce des animaux et plantes inscrits, notamment les grands félins.

Pour évaluer l’impact de l’interdiction du commerce des grands félins en Corée du Sud, les chercheurs ont utilisé deux méthodes. A savoir : une enquête basée sur un questionnaire adressé à des experts et une analyse de la base de données CITES sur le commerce. Entre octobre 2022 et mars 2023, un questionnaire structuré a été envoyé à 38 experts en écologie des grands félins, en politique commerciale, en administration douanière et en application de la loi. Parmi eux, 14 ont répondu. Ils ont fourni des informations précieuses sur l’évolution du commerce des grands félins en Corée du Sud depuis 1994.

Réduction significative du commerce légal

Les données CITES montrent une forte réduction des importations légales de produits dérivés de grands félins en Corée du Sud après 1994. Après une période sans commerce légal entre 1998 et 2003, une reprise sporadique a été observée à partir de 2008. Elle se fait principalement sous forme de corps, trophées, peaux et dérivés de tigres, léopards et lions. Cependant, ces importations sont restées marginales par rapport aux années précédentes.

Importations enregistrées par la CITES de parties du corps et de produits dérivés de grands félins (genre : Panthera) vers la Corée du Sud, 1994-2021. © Joshua Elves-Powell et al., 2024

Malgré l’interdiction, le commerce illégal n’a pas été complètement éradiqué. Les experts ont signalé des produits dérivés de grands félins sur divers marchés en ligne en Corée du Sud. La provenance de ces produits est souvent déclarée comme étant la Chine, la Thaïlande, le Vietnam, la Russie, le Népal, le Kenya et le Gabon. Par exemple, des peaux de léopard ont été saisies, provenant du Gabon en 1996 et du Kenya en 2013.

Pourquoi une telle baisse ?

Les experts attribuent le déclin de la demande pour les produits dérivés de grands félins à plusieurs facteurs :

  1. Accession à la CITES et application stricte des interdictions : Les experts ont souligné l’importance de la stricte application des interdictions par les douaniers et les régulateurs gouvernementaux.
  2. Croissance économique rapide : L’augmentation du PIB par habitant a conduit à une meilleure accessibilité aux soins médicaux modernes, réduisant ainsi la confiance dans la MTA.
  3. Sensibilisation accrue à la conservation de la faune : Les campagnes éducatives et médiatiques ont augmenté la conscience publique des dangers pour la faune sauvage, diminuant l’acceptabilité sociale du commerce des grands félins.

L’auteur principal, Joshua Elves-Powell (UCL Geography, UCL Biosciences et ZSL’s Institute of Zoology) souligne dans un communiqué : « Il y a encore des progrès à faire. Mais les données actuelles suggèrent un changement majeur dans l’attitude du public à l’égard du commerce. […] Des interdictions strictes peuvent contribuer à réduire la demande en introduisant une stigmatisation sociale à l’égard du commerce. Ceci est particulièrement efficace lorsqu’il s’accompagne d’une inquiétude accrue du public et d’une diminution de l’attrait social des produits issus de la faune sauvage ».

De l’espoir, mais fragile

Par ailleurs, il explique : « Notre travail offre une raison d’être optimiste : il y a à peine 30 ans, la Corée du Sud était l’un des marchés les plus importants au monde pour les os de tigre, avec environ 750 squelettes d’os importés dans le pays entre 1970 et 1993. Mettre fin à ce commerce à grande échelle et profondément non durable est un succès majeur en matière de conservation ».

La Corée du Sud offre un exemple pertinent d’un pays ayant réussi à réduire drastiquement le commerce des grands félins. Et cela, grâce à des politiques rigoureuses et à une sensibilisation accrue. Cependant, l’auteur ajoute : « Dans le même temps, il est clair que le gouvernement sud-coréen doit agir pour lutter contre le commerce illégal à petite échelle qui persiste à ce jour, mais qui reste largement négligé ».

Les leçons tirées de ce cas peuvent être appliquées à d’autres pays. Elles permettront d’améliorer les efforts de conservation et de réduction du commerce illégal des espèces menacées. La recherche fait partie du travail plus large de ZSL protégeant les espèces de grands félins à travers le monde. En effet, ZSL  contribue à la feuille de route internationale pour mettre fin à l’élevage de tigres. Citons également l’engagement communautaire en Inde et au Népal pour réduire les conflits entre les humains et les tigres sauvages. Parallèlement, les deux zoos ZSL, Londres et Whipsnade Zoo, participent à des programmes d’élevage de plusieurs espèces de grands félins menacées. Il s’agit notamment des tigres de Sumatra et des lions d’Afrique.

Source : Joshua Elves-Powell et al., “Turning the tide on big cat trade: Expert opinion on trends and conservation lessons from the Republic of Korea”, PLOS ONE (2024)

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